Homoalpinus

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Guide de montagne, une passion, un métier.

 

« C’est un métier fondamentalement exceptionnel » Bernard Debarbieux

 

 

De l’antiquité à Jacques Balmat : la naissance d’une vocation

 

Dès l’antiquité, l’activité d’accompagnateur en milieu naturel d’altitude voit le jour. Les légions romaines sont ainsi guidées par un ligure pour franchir les falaises de la citadelle des Numidiens.

Mais c’est au Moyen Âge qu’apparaissent les « Marrons » ou « Marronniers », accompagnateurs précurseurs des guides, qui ont pour mission d’aider d’autres personnes à franchir des cols d’altitude.

 

Ce sont des paysans de la vallée qui connaissent bien les lieux. Leur activité au Col du Grand-Saint-Bernard est restituée par l’abbé de Saint-Trond. Il s’agit d’assister les voyageurs perdus dans le milieu périlleux de la montagne. Ce qui au départ est un service non officiel s’institutionnalise au travers d’une charte éditée dès 1273. Ainsi les « marrons » peuvent désormais exercer leur fonction en toute légalité. Toutefois, ils n’ont pas pour vocation de créer de nouveaux itinéraires, mais se contentent de rendre accessibles et de sécuriser à l’aide de cordes des passages connus. Ce n’est pas « Le sentiment de la montagne qui permettra l’alpinisme » évoqué par J.O Majastre et E.Decamp dans leur ouvrage Guide de haute-montagne, qui les anime, mais davantage un moyen de subsistance dans un milieu naturel difficile.

 

Le terme de « guide », employé en 1518 par Joachim Vadianus, désigne le berger qui le conduit au lac de Pilate en Suisse. En 1574, le théologien Josias Simler parle également de « guides professionnels » dans son livre consacré aux Alpes, De Alpibus commentarius.

Enfin, le seigneur de Villamont, lors de son ascension de la Rochemelon évoque l’équipement des guides qui arment leur « monsieur » de crampons.

 

Les compétences du guide professionnel se dessinent déjà et les tâches qu’il exécute prennent forme : l’encordement, l’assurage, l’utilisation de crampons, etc.

 

Mais, c’est Jacques Balmat qu’il est coutume de considérer comme le premier guide de montagne. Il est l’acteur avec Michel-Gabriel Paccard de la première ascension du Mont-Blanc en 1786. Jacques Balmat, paysan peu fortuné originaire de la vallée,  est avant tout cristallier. C’est sa connaissance de la montagne qui lui ouvre la voie vers le sommet du toit de l’Europe. Cet exploit lui confère le titre de premier guide officiel. L’année suivante, il accompagne Horace-Benedict de Saussure, un savant parmi les nombreux scientifiques que la vallée de Chamonix attire, et le conduit sur la cime. Le tourisme s’intensifie et les paysans, bergers et autres chasseurs locaux qui connaissent bien la haute montagne s’organisent pour fonder en 1821 la première compagnie de guides, La Compagnie des guides de Chamonix Mont-Blanc. Cette institution permet d’élaborer un système de tarification et de réglementation pour répondre à une demande croissante. La fréquentation touristique de la vallée se compose principalement de touristes-alpinistes britanniques et de scientifiques genevois, les uns et les autres appartenant à une classe aisée.

 

Tous ces pionniers de la profession ne sont pas téméraires, certains se contentent d’accompagner leurs clients sur des points de vue spectaculaires, d’autres plus audacieux et mieux armés techniquement abordent des courses plus difficiles. Ainsi, coexistent « guides ordinaires » et guides de glaciers ».

 

 

Le métier s’institutionnalise et gagne l’ensemble des pays de l’arc alpin.

 

À partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, les Italiens créent leur compagnie à Courmayeur suivis des Suisses dans les Alpes valaisannes, avec des représentants comme les Knubel, les Lochmatter à Saint Nicolas et Mathias Zurbriggen à Saas Fee. Dans l’Oberland bernois, la dynastie des Almer s’installe. Ces deux écoles helvétiques contribuent largement aux succès britanniques dans la conquête des sommets alpins.  Naissent parallèlement durant cette période certains clubs alpins.

 

Durant cet âge d’or, les guides se déplacent et quittent leur région natale pour gravir de nouveaux sommets. Parmi ces grands noms de l’alpinisme ; les Suisses Josef Knubel, Melchior Anderegg, Christian Almer, les Français August Balmat, Michel-Auguste Croz, Jean-Antoine Carrel, etc.

 

Les relations avec certains clients dépassent largement le simple rapport mercantile, des amitiés se nouent et des cordées mythiques réalisent des premières de toute beauté. Les frères Mayer et Angelo Dibona, Albert Frederick Mummery et Alexandre Burgener, Émile Fontaine et Joseph Ravanel, et bien d’autres représentent quelques exemples de ces cordées d’exception.

 

Le caractère « fondamentalement exceptionnel » du métier qu’évoque le géographe Bernard Debarbieux lors de son intervention à l’Assemblée Générale des Guides de Haute Montagne UIAGM  à Chamonix en 2016, se dessine déjà en ce XIXe siècle et fascine ces bourgeois alpinistes avides de sensations nouvelles.

Outre les compétences techniques hors normes , le guide possède des qualités particulières : intuition, sens de l’orientation, capacité décisionnelle, etc.

 

Le sens de l’itinéraire est une des aptitudes dont le guide doit se prévaloir, autant pour les courses glaciaires que pour les voies rocheuses.

 

C’est précisément de cette qualité qu’ont fait preuve les grands alpinistes italiens et autrichiens  comme Angelo Dimai, Emil Zsigmondy lors de leurs ascensions dans les Dolomites au début du XXe siècle. Nombre de ces performances ne sont pas réalisées par des guides, mais parfois par leurs propre clients ou même en parfaite autonomie par de brillants alpinistes.

 

XXe siècle ; formation et structure de la profession

 

En France, le Groupe de haute montagne (GHM) créé en 1919 autour de Jacques de Lépiney, Paul Chevalier, Henry de Ségogne, Pierre Dalloz, etc., réalise des ascensions d’envergure sans l’aide de guides.

Dans la période d’entre-deux guerres, le profil type du guide évolue ; il s’agit souvent d’un citadin au capital culturel élevé, audacieux et capable de réalisations de haut niveau. C’est le cas de Lionel Terray, Louis Lachenal ou Gaston Rebuffat ou sur le versant italien de Toni Gobbi ou Giorgio Bertone, compagnon  de cordée de René Desmaison.

 

 

 

En France, la prestigieuse E.N.S.A (École Nationale de Ski et d’Alpinisme) née de la fusion du Collège national de ski et d’alpinisme et de l’école de La Grave, s’installe à Chamonix. La loi  de 1948 définissant un contenu de formation et  la création d’un brevet d’État lui confèrent toute sa légitimité. Armand Charlet joue un rôle de premier ordre dans l’évolution de la profession, qui d’une organisation locale devient grâce aux brevets d’État, d’aspirant-guide et de guide, une profession reconnue à un niveau supérieur.

Indépendants ou affiliés à une compagnie, les guides en France, adhèrent à un syndicat, SNGM (Syndicat national  des guides de montagne). La nécessité d’exercer dans différents pays et la passion commune des professionnels est à l’origine de la création en 1965 d’un syndicat international, UIAGM (Union internationale des guides de montagne). Roger Frison-Roche, l’Italien Toni Gobbi et le Suisse Xavier Kalt jouent un rôle prépondérant dans cette initiative.

La deuxième moitié du XXe durant laquelle le guide ne se contente plus d’accompagner ses clients, mais leur transmet des données techniques, la profession se modifie de nouveau. Au cours des années 1980, on assiste à une spécialisation des activités avec la création de différents diplômes, brevets d’État ou diplôme d’état, comme celui d’accompagnateur en moyenne montagne ou de moniteur d’escalade.


 

 

 

« Un guide, c’est un guide du corps, un guide de la marche, un guide de la générosité, un guide de la beauté ». Michel Serre.

 

 

Pourquoi devient-on guide ?

 

 

L’amour de la montagne,  l’alpinisme représentent les moteurs déterminants de cette vocation. Dès lors, quoi  de plus naturel que de vouloir vivre de sa passion et être en mesure de la partager ? Cela représente sans doute la plupart des réponses apportées par les candidats au métier de guide lors de l’entretien d’admission à la formation au métier.  Le guide ne se définit-il pas lui-même sur le site du syndicat (SNGM) comme un  « passeur d’émotions » ?

 

                       - La liberté

 

Dans une des quatre émissions intitulées « Esprit de cordée »  diffusées sur le Webinaire du syndicat, les intervenants évoquent avec beaucoup d’acuité ce qui a inspiré leur parcours d’alpiniste et les a orientés vers le métier de guide.

 

La notion de liberté est omniprésente. « Elle nous permet de faire l’épreuve de notre fragilité, notre vulnérabilité, notre précarité » et est « finie dans l’horizon de notre corporéité, de notre mortalité » pour Pierre-Henri Frangne 1. Bernard Debarbieux 2 évoque cette impression « de faire partie de ce grand tout terrestre

et même au-delà », « de faire partie du cosmos ».

Pour Éric Decamp 3 la liberté ne peut pas s’exonérer de la responsabilité, c’est cette tension liberté/responsabilité, la mort faisant partie de l’horizon de vie,  qui donne de l’épaisseur à cette activité, avec le doute comme moteur.

 

                     - Le partage

 

« Les guides nous permettent de rêver »

 

Amener un client en montagne, c’est  savoir percevoir ses attentes, c’est « s’avoir s’oublier pour l’autre » dit François Damilano 4.

Pour Benoit Profit 5, la relation entre le guide et le client est une relation de confiance fondée sur une profonde honnêteté ; le client doit accepter sa fragilité, évoluer à son propre rythme pour parvenir à réaliser sa course et atteindre son but avec les ressources nécessaires pour aborder la descente ou (et) les éventuelles conditions difficiles. Il doit en quelque sorte apprendre à être son propre guide.

Pour Éric Decamp, la nécessité d’analyser le désir et les objectifs de son client  permet de proposer un itinéraire adapté en tenant compte de ses capacités et compétences. Il est donc important avant d’entreprendre une course de déterminer avec le client un objectif précis et réaliste.  C’est dans ce cadre professionnel qu’intervient la notion de liberté/responsabilité, précédemment mentionnée.

Elsie Trichot 6 inscrit sa démarche dans la nécessité d’interagir avec son client, s’enrichir de son regard, prendre du plaisir à travers son plaisir. Encadrer des clients parfois sous pression à cause de leur activité professionnelle, consiste simplement parfois à leur  permettre de contempler, de marquer une pause dans leur rythme de vie. Tout comme Benoit Profit, elle considère que la montagne peut se révéler pour son client un moyen de connaissance de soi.

 

« Le guide offre la possibilité de transformer le rêve en réalité. »