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Inégalité et individualisme  -  par Philocat

INÉGALITÉ ET INDIVIDUALISME

Cet été, les conversations passionnantes échangées par courriels avec une amie partie en voyage m’ont suggéré une idée de billet à publier sur le blog. Nos discussions gravitent principalement autour de deux concepts qui sont : les inégalités et l’individualisme.

Je défends la thèse selon laquelle l’individualisme est un frein parmi d’autres à la constitution d’un mouvement solidaire destiné à lutter contre les inégalités.

Mon amie pense que de tout temps, « chacun cherche à survivre pour lui et sa famille, puis progressivement quand le niveau de vie s’améliore, à vivre le mieux possible pour lui et ses proches »

Nous nous rejoignons sur deux points essentiels ;

  • les régimes communistes n’ont apporté aucune solution à la résolution du problème des inégalités, bien au contraire.
  • Aujourd’hui, « une petite élite mondiale concentre l’argent et le pouvoir ». Certains mouvements « en réaction à un individualisme décrié » s’organisent pour lutter contre ce système au niveau de l'économie collaborative, par le biais des réseaux sociaux, de nombreux bénévoles s’investissent dans des associations.

Quelques idées émergent de cette correspondance…

Il existe 2 types d’inégalités : naturelles et sociales.

La politique devrait s’employer à rectifier ou, de manière plus réaliste, atténuer les inégalités naturelles et surtout sociales. Or, force est de constater que, quels que soient les gouvernements successifs, les inégalités se creusent...

Ce n’est pas moi qui le dis, mais le très respectable Institut national de la statistique INSEE.

Et pourtant, pourquoi les laisser pour compte, ceux qui souffrent de discriminations ne se regroupent-ils pas pour revendiquer plus de justice ?  

François Dubet1 fait la remarque suivante : 

« Si la conscience des inégalités semble s’accentuer, elle ne débouche pas pour autant sur des formes d’action collective véritablement intégrées et organisées. »

Certes, les réseaux sociaux jouent désormais un rôle important en termes de lien social favorisant des mouvements remarquables, Les Indignés, Le Printemps arabe, Occupy Wall Street (OWS), mais ces mobilisations s’essoufflent faute d’un véritable projet collectif.

Les déçus de la gauche, celle même dont la mission relève de la réduction des différences, de l’amélioration des conditions d’existence des plus démunis, du maintien du niveau de vie des classes dites « moyennes », se tournent, en désespoir de cause, vers le parti obscur qui rend « l’autre pauvre », l’immigré, l’étranger, coupable de leurs maux. Ils se réfugient dans un constat amer et résigné, voire haineux, mais se mobilisent peu. 

De l’individualisme démocratique à l’égocentrisme.

La tendance à l’individualisme dans nos sociétés contemporaines me semble expliquer bien des choses. À cet égard, le sociologue Olivier Bobineau2 fait la remarque suivante :

« Quand nous disons « individualiste », il n’y a pas de jugement de valeur. Il s’agit, à la suite de l’anthropologue Louis Dumont, de signifier que notre modernité consacre un état d’esprit d’individus égaux et libres, contrairement à l’esprit des sociétés anciennes où régnait une compréhension foncièrement inégalitaire et hiérarchique du lien entre les hommes, avec la subordination à la société des éléments et parties la composant (Dumont, 1966, 1977 et 1991) »

Ce constat peut être attribué à différents facteurs, parmi lesquels certains me sont apparus comme déterminants :

La génération « contestataire » s’oppose à la génération « attestataire »

D’une part, les générations issues de mai 68 en réaction à une éducation rigide et liberticide tentent de donner à leur progéniture tout ce dont ils ont été privés, à savoir l’épanouissement, l’autonomie.  L’enfant devient alors le centre de l’intérêt familial et développera, dans certains cas à l’âge adulte, un égo surdimensionné. Il refuse les règles collectives et fait preuve d’une absence de compassion envers autrui.

Les années 80 ;  l’avènement d’un nouveau capitalisme

Parallèlement, les bouleversements économiques et technologiques, la flexibilité du travail, ont entrainé un processus croissant d’individualisation des relations. Depuis le début des années 80, le néolibéralisme prône davantage les droits individuels que les droits collectifs. Le profit, la performance, la précarisation de l’emploi contribuent à la mise en concurrence des salariés lesquels, précédemment se rassemblaient pour lutter contre un « ennemi commun ». C’est le règne du « chacun pour soi ». 

François Dubet1 pense que l’homme moderne ressent les inégalités comme brutales, même si elles le sont parfois moins qu’auparavant, tout en se considérant comme responsable de ce qui lui arrive. 

Le consumérisme ; le désir anéanti par les pulsions

Enfin, le système économique par lui-même encourage un certain narcissisme en jouant sur les pulsions, antagonistes du désir, que Bernard Stiegler3 considère comme un des fondements de notre société consumériste. « Or, généralement, ce qui fait la valeur de la vie (aimer quelqu’un, admirer une œuvre, défendre une idée...) n’a pas de prix : les objets du désir sont par structure infinis, c’est-à-dire incalculables. En les soumettant au marché, on détruit le désir, qui est réduit à un calcul. Cela produit une société démotivée, qui a perdu toute confiance en elle, où il n’y a plus de relations sociales, et où triomphe le contraire du désir, à savoir la pulsion : la guerre de tous contre tous, une société policière » « Une société très dangereuse. » 

Aujourd’hui, nous sommes entrés dans ce qu’Olivier Bobineau nomme l’ère de « la troisième modernité »* ou ère du « tribalisme » dans laquelle l’individualisme perdure. L’individu appartient à des microgroupes.  Il leurs manifeste son intégration par des signes d’identification tels les vêtements, les tatouages, etc. l’homme hypermoderne est engagé dans « une construction identitaire selon ses desiderata. ».

Au regard de ce constat somme toute assez pessimiste, on peut s’interroger sur le moyen de faire société.

Comment construire un avenir commun ?

La contrepartie d’un individualisme exacerbé entraine également une exigence et un sens critique très développé envers les institutions, le pouvoir. Pour aller plus loin, on assiste sur l’ensemble de la planète à un attachement croissant aux droits de l’homme.

- Mondialisation, développement des communications

La mondialisation conduit les citoyens à faire preuve d’ouverture et donc de tolérance. L’altermondialisme représente une des premières manifestations politiques d’un engagement citoyen, coopératif, associatif à l’échelle mondiale. Au plan local, des initiatives de soutien scolaire, de loisirs éducatifs, de banques alimentaires, d’action sociale d’urgence, se constituent.

Le développement d’Internet favorise les échanges et le partage : logiciels libres, sites internet collaboratifs, forum.

- Économies parallèles

On assiste au développement de nouvelles formes d’économie plus respectueuses de l’environnement et plus humaines : microcrédit, structures d’économie sociale et solidaire, réseaux coopératifs.

- L’éducation

Parmi les moyens de lier le « je » et le « nous », l’éducation doit jouer un rôle primordial en mettant l’accent sur une réelle égalité des chances ;

- une école offrant les mêmes possibilités de réussite à tous en allouant plus d’aides à ceux qui en plus besoin.

- un système éducatif qui veille à lutter contre les discriminations et l’exclusion.

Du territoire à l’ensemble du monde : une participation citoyenne à la vie politique s’impose.

La reconnaissance des individus en tant que citoyens égaux devant le droit et la reconnaissance de la dignité des personnes dans leur diversité constituent des prérequis fondamentaux pour faire société. L’accroissement des injustices  qui alimente les peurs, les replis et les recherches d’identités entraine des formes de demandes de légitimations émanant d’individus ou de groupes. Ces revendications témoignent d’une aspiration à l’équité et d’un besoin profond : celui d’être inclus dans l’échange social. Cette intégration pourrait prendre pour expression le droit de vote local pour les résidents étrangers, dispositif complété par d’autres mesures comme la représentation politique, la participation civique et sa valorisation, la visibilité médiatique.

Or, la dimension autocratique de l’état est un frein au sentiment d’appartenance du citoyen à une communauté. Ce dernier se sent de plus en plus évincé du débat et les représentants politiques en raison de leur éloignement des préoccupations quotidiennes du peuple se coupent chaque jour davantage de leur électorat. L’organisation de l’Europe en ce sens a accentué cette impression d’isolement de la population par rapport à ses dirigeants.

Dominique Rousseau5 dans un entretien avec Joseph Gonfavreux pour Médiapart exprime la nécessité d’une participation civile à la vie politique : « Aujourd’hui, l’Assemblée nationale représente le citoyen abstrait et il faut une autre assemblée pour représenter les citoyens concrets, c’est-à-dire situés dans leurs activités professionnelles et sociales. Et il faut bien sûr reconnaître à cette assemblée un pouvoir délibératif et non seulement consultatif. »  

 L’abbé Emmanuel, Joseph SIEYÈS

(1748 - 1836), célèbre dès 1788 par son Essai sur les privilèges   synthétise avec la plus grande pertinence les aspirations du peuple : 

Vers la fin du travail ?

Mais, pour s’investir dans la vie de la cité encore faut-il du temps…

Depuis le XIXe siècle, le travail occupe une place prédominante dans l’activité humaine. Or, nous constatons que beaucoup d’entre nous, conséquence de la crise, mais aussi, développement des nouvelles technologies en sont privés.  Certains économistes pensent même, à l’instar de Jeremy Rifkin6 que les emplois sont condamnés à disparaître en grande partie : nous entrons dans l’âge de l’informatisation, qui ne pourra jamais absorber les millions de travailleurs qu’employaient l’agriculture, puis l’industrie, puis le tertiaire.

Est-ce un mal social ou une occasion offerte à  l’homme de mettre à profit un temps libéré pour se consacrer à d’autres activités que celles assez réductrices de ses obligations professionnelles ?

L’allocation d’un revenu inconditionnel attribué au citoyen dès sa naissance jusqu’à sa mort représente non seulement un moyen de résorber la pauvreté mais aussi une opportunité pour l’individu exonéré d’un travail aliénant  de s’investir dans la société civile.

Un engagement politique, associatif  constitue une source  d’épanouissement et un sentiment d’utilité sociale.

« Le travailleur n’est pas seulement un travailleur, un producteur, c’est aussi un corps, un esprit, un parent, un citoyen, et chacun de ces rôles nécessitent un temps propre, une disponibilité qui fait obstacle à la pure logique du marché » écrit Dominique Méda4.

Repenser la société

Nous aurons compris que l’application des diverses transformations sociales et politiques évoquées tout au long de ce texte exige la refonte de notre modèle de société, de ses structures mêmes, économiques et philosophiques.

Au regard du dérèglement écologique, du profond malaise social et politique, nous constatons que ni le système néolibéral actuel ni les régimes politiques expérimentés tout au long de l’aventure humaine n’apportent de réponses véritablement satisfaisantes.

Sans doute faut-il songer à vivre différemment, de manière plus simple, sans pour autant renoncer aux progrès technologiques que l’on peut mettre au service de la population et de la nature ?

L’individu ne peut se résigner au statut réducteur de consommateur qui engendre beaucoup de frustration et jamais de véritable satiété. 

Il existe en chacun de nous bien d’autres sources de richesse.

  • * Notes : « la troisième modernité » succède à « la première modernité » et « la seconde modernité ». Le concept même de modernité repose sur la notion de séparation : séparation des pouvoirs, séparation de l’État et des Églises, de la sphère publique et de la sphère privée, des institutions et des sentiments (Donegani & Sadoun, 2007, pp. 7 et 427).

La première modernité couvrirait la période du milieu du XIXe siècle aux années 1960. Cet « individualisme abstrait » (De Singly 2005) met en avant la vision d’un individu doué de raison qui, à la suite des Lumières, s’émancipe des traditions communautaires.

À partir des années 1960, avec la deuxième modernité apparaît « l’individualisme concret ». Avec ce dernier, « Il ne s’agit plus tant de se séparer de ses attaches communautaires au nom de la raison émancipatrice que de développer l’individu en revendiquant son originalité, son authenticité et son indépendance » (Bobineau & Tank- Storper, 2007).

Dans le cadre de la troisième modernité, « l’individu se construit et se singularise aujourd’hui non pas tant en se référant à son authentique et originale individualité (deuxième modernité) » qu’en s’appropriant des caractéristiques communautaires et affinitaires – celles de son quartier, de sa région, de sa culture singulière, de sa religion, de ses réseaux de prédilection... ou encore celles de ses parents. Affinités, par conséquent, partagées en cercles restreints.

Quelques repères bibliographiques.

: François Dubet est sociologue et directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Inégalités et justice sociale, sous la direction de François Dubet. Éd. La Découverte. Pourquoi moi ? L'expérience des discriminations, Éd. Seuil, 2013.

: Olivier Bobineau, est sociologue « La troisième modernité, ou l'individualisme confinitaire »  SociologieS [En ligne], Théories et recherches, mis en ligne le 06 juillet 2011, URL : https://sociologies.revues.org/3536

: Bernard Stiegler est philosophe, directeur de l’IRI, Institut de Recherche et d’Innovation au Centre Georges Pompidou et président de « ARS INDUSTRIALIS », cercle de réflexion. Ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue, de la pharmacologie, Éd. Flammarion, 2010. États de choc - Bêtise et savoir au XXIe siècle, Éd.Fayard/Mille et une nuits, 2012.

4 : Dominique Méda est normalienne philosophe et sociologue Professeure de sociologie à Paris-Dauphine. Elle est également directrice de l'Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (Irisso). Qu’est-ce que la richesse ?  Réed.Champ-Flammarion, 2000. La mystique de la croissance. Comment s'en libérer, Éd. Flammarion, 2013.

5 : Dominique Rousseau est professeur de droit constitutionnel à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et préconise l’écriture d’une nouvelle constitution. La Ve République se meurt, vive la démocratie, Éd. Odile Jacob, 2007.

6 : Jeremy Rifkin : La troisième révolution industrielle  Éd. Les liens qui libèrent, 2012,  La Fin du travail Éd. La Découverte, 2007.

Publié le 27/09/2014 16:12  - aucun commentaire - aucun commentaire - Voir ? Ajouter le vôtre ?   | Prévisualiser...   Imprimer...   | Haut
Habiter les Alpes au XXIe siècle  -  par Capleymar

Les Alpes et l’homme ; une cohabitation possible ?

Annibale Salsa dans un texte publié dans la revue Dislivelli du mois d’avril 2014 ayant pour titre Les nouveaux montagnards du XXIe siècle pointe sur un certain "fondamentalisme environnemental"  qui va jusqu'à entraver la vie quotidienne de la population elle-même. 

Inversement, l’urbanisation sauvage de certaines stations de ski avec toutes les dégradations de l’environnement qu’elle engendre n’est certainement pas une solution. Certains sites des Alpes centrales et orientales inspirent un véritable sentiment d’harmonie entre l’activité humaine et la nature.  Il semble qu'il existe dans ces territoires un prototype d'assimilation de l'homme au milieu montagnard qui pourrait servir de modèle à l’ensemble des acteurs du massif.

Sans doute la recette réside-t-elle dans le fait que ces régions intègrent une culture de la montagne sans discontinuité depuis la nuit des temps. Elles ont subi en proportion moindre, les mouvements d'exode qui ont participé à la désertification de certains territoires alpins.

Aujourd’hui, on observe un phénomène de repeuplement de certaines régions de l’arc alpin. L’économie dématérialisée pourrait, en supprimant les problèmes de déplacements dus au relief,  représenter une voie, parmi d’autres,  à explorer. 

L’anthropologue et ex-président du CAI nous livre dans cet article une analyse passionnante de l’état des Alpes contemporaines, à la recherche d’une voie médiane entre tradition et modernité, viabilité économique et protection  de l’environnement.

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Habiter les Alpes au XXIe siècle

D’après un texte de Annibale SALSA*

La « sportivisation » de l’espace montagnard et un certain environnementalisme fondamentaliste d’essence urbano-centrée ont transformé les hautes terres de ce beau pays en un espace de contradictions. Mais comme en témoigne la publication de Dislivelli « Nouveaux montagnards. Vivre dans les Alpes en XXIe siècle », aujourd’hui, le scénario est en train de changer. Et nous assistons stupéfaits à l’émergence des « nouveaux montagnards ».

L’héritage du patrimoine montagnard, qui nous a été transmis dans la seconde moitié du XXe siècle, est celui d’une montagne inhabitée, rejetée, marginalisée ou idéalisée sous un angle rhétorique. Le rendez-vous avec le boom économique après la Seconde Guerre mondiale a coïncidé avec le développement de la ville, la métropole plus particulièrement, et avec une représentation bipolaire des hautes terres comme une relation schizoïde. D’une part, il y a la mère et la marâtre du monde de la montagne des vaincus, tel qu’elles sont vécues par la population comme hyper-lieu de la souffrance et non-lieu des opportunités vitales. La dualité entre nostalgie et déni a traversé les années soixante, soixante-dix et quatre-vingt du siècle dernier. D’autre part, la montagne des citadins a créé une autre forme d’ambivalence, tout aussi pernicieuse. Le désir de consommation et de divertissement a contribué à transformer certains territoires en aire de loisir, en terrain de jeu.

À certains égards, ce point de vue semble faire écho, mais avec des accents différents, à la représentation des Alpes définie par l’alpiniste anglais Lesley Stephen en termes de « terrain de jeu de l’Europe ». Cela s’est traduit par un excès de « sportivisation » de l’espace montagnard, responsable de la construction des stations de troisième génération et des installations visant à la pratique du ski total, délibérément exemptée de tout lien avec les résidents de la communauté. Dans cette affirmation de l’absolutisme d’une culture unique, la notion de « territoire » est dépossédée de sa véritable signification socio-anthropologique et réduite à l’expression « terre » de glisse.

Le revers de la médaille de cette conception a donné lieu à l’émergence d’une écologie fondamentaliste, d’essence urbano-centrée, polarisée sur le contraste entre l’homme et l’environnement. Les années soixante et soixante-dix ont posé des problèmes primordiaux de nature écologique, rendant indispensable la nécessité d’aborder la question des limites à la croissance.

La débâcle urbanistique, conséquence d’une montagne colonisée par les styles architecturaux kitch et les modes de vie qui en découlent, ont violé, dans leur orgie consumériste insatiable, cette notion de limite dont la montagne constitue un rappel perpétuel, physique et moral, malgré les séductions de la société du no-limit.

Il ne pouvait donc pas ne pas émerger une conscience critique à ce sujet.

Toutefois, l’attitude adoptée pour répondre aux nouvelles urgences environnementales, tend à considérer les populations alpines de plus en plus résiduelles, comme un obstacle à la libre expression de la nature. La philosophie de la gestion des parcs, surtout nationaux, a été conditionnée par une vision purement conservatrice où l’autochtone est perçu comme un intrus. À cet égard je me souviens des vieilles polémiques au sein des parcs entre les habitants, les administrateurs et les protectionnistes.

Dans ce contexte, il s’est installé une sorte de fausse conscience. À une « culture du oui » tolérant sans discernement toutes les formes d’infrastructures défigurant le paysage s’oppose une « culture du non », non moins irréductible, sur le front de l’interdiction. L’idée du paysage comme un espace d’interdépendance entre les montagnards et le milieu naturel a été totalement occultée.

Les quelques habitants survivants ont dû composer avec une bureaucratie asphyxiante et décourageante dans leur gestion des activités traditionnelles agricoles, sylvicoles et pastorales. Entretemps, l’évolution de la philosophie de la défense de la nature d’une position de tutelle passive vers des formes actives de protection, en particulier à la lumière d’une perception de l’environnement déclinée en termes de complexité, réserve un champ de plus en plus vaste, à une conception mâture du paysage ; non plus la dimension contemplative et esthétisante d’essence idéaliste, à l’origine des premiers actes législatifs dans l’Italie des années 1930 (Loi Bottai 1939) refuge sécurisant pour « belles âmes » hégéliennes. Au contraire, il y a une prise de conscience récente et croissante du rôle inéluctable des nouveaux hommes de la montagne considérés comme « bâtisseurs de paysage », « faiseurs de Montagne » au sens de Bernard Debarbieux. La coexistence des philosophies antagonistes du « tout permis » ou « tout interdit » a transformé le « beau pays » en un territoire de contradictions. La poursuite obsessionnelle de la vitesse à tout prix a réduit la montagne à un stade de ski et d’alpinisme, faisant imploser la relation espace-temps et suscitant l’oubli de la valeur d’un monde profondément influencé par la nature et la culture. Ces deux facteurs, plutôt que d’être placés dans un rapport de convergence et d’ascendance réciproque, ont été représentés en termes d’opposition.

Aujourd’hui nous assistons stupéfaits à la naissance de « nouveaux montagnards ». Qui se souvient des années d’après-guerre, caractérisées par l’anathème envers la montagne, éprouve un sentiment de surprise en observant les témoignages d’intérêt pour la vie sur les hautes terres.

Qu’il soit question du phénomène de « retour au pays » ou de ceux qui cherchent des lieux offrant une qualité de vie dans un monde de plus en plus invivable pour des raisons imputables à l’émergence de nouveaux besoins (« désir de communauté » de Zygmunt Bauman ?), nous sommes, à l’évidence, en présence de faits complètement inattendus.

Quand la montagne semblait devoir osciller entre l’exploitation industrielle, le consumérisme ludique et la mythification de la nature sauvage, personne n’aurait pensé qu’il subsiste encore un espace pour une action de repeuplement.

Aujourd’hui, le scénario se transforme. Cependant, il apparait comme nécessaire de s’interroger sur l’existence d’une place pour « l’homme de la montagne », en dehors des stéréotypes folkloriques, alors qu’il se sédentarise ou devient berger transhumant et doit faire face à la recrudescence des grands prédateurs.

L’idée de la montagne comme un espace réduit à une nature « intacte » et dépourvue d’êtres humains contraste en fait avec l’histoire du paysage alpin et les nouveaux « désirs de montagne ». Il faut, par conséquent, une gouvernance novatrice capable de tirer profit des erreurs du passé et d’accompagner la demande actuelle dans le but d’assurer un avenir humain et écologique à nos montagnes.

* Sa biographie en quelques mots…

Annibale Salsa (1947), Anthropologue, ex-président général du CAI, ex-doyen de l’Université de Gênes, Président du Comité Scientifique de l’Accademia della Montagna del Trentino, Membre du Comité Scientifique de la Fondazione Unesco-Dolomiti.

Vainqueur de la carde d’or de l’Itas 2008 et autres consécrations internationales avec l’essai « Il tramonto delle identità tradizionali » (Priuli & Verlucca).

Conférencier et auteur de multiples publications, également dans des contextes internationaux : scientifiques, historiques, sur l’identité des minorités linguistiques dans les Alpes.

Membre du Groupe Italien des écrivains de Montagne (GISM). Auteur – à la demande de Reinhold Messner  d’un chapitre de l’ouvrage « Dolomiti Patrimonio dell'Umanità ». Éditorialiste au quotidien trentin « L’Adige ».

Publié le 14/08/2014 16:26  - aucun commentaire - aucun commentaire - Voir ? Ajouter le vôtre ?   | Prévisualiser...   Imprimer...   | Haut
Le Ficanas au Cédac  -  par Philocat

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Dans son blog Le Ficanas, Christian Gallo nous fait part d’une excellente  nouvelle : Le concert de  Trilok Gurtu  au CEDAC de Cimiez à Nice, le 17 mai  dernier.

C’est l’occasion de tirer un coup de chapeau à quelques courageux et visionnaires agitateurs culturels…



Le CEDAC de Cimiez grâce à l’initiative de Pierre De Maria, nous offre dès le milieu des années 80 le Jazz le plus avant-gardiste du moment, prenant le relais hivernal du Festival de Cimiez. L’identité de ce dernier,  dans les années 80-90,  reposait  sur deux particularités : d’une part, la convivialité d’une fête populaire se déroulant dans un cadre mythique, d’autre part, la représentation majoritairement qualitative de la production musicale la plus inventive de l’instant.

Le CEDAC suit depuis cette époque cette ligne de programmation, enchantant les périodes de disette musicale, tandis que le rebaptisé Nice Jazz Festival s’est éloigné d’année en année, tant géographiquement que culturellement, de sa vocation initiale.

Il est vrai que la disparition de Miles Davis, Joe Zawinul, Jaco Pastorius, Michael Brecker et plus récemment Paco De Lucia prive l’offre musicale de certains de ses représentants les plus intéressants, mais  il reste de grands créateurs tels Chick Corea, Herbie Hancock dont la relève parait assurée par quelques étoiles montantes comme, le jeune Géorgien Beka Gochiashvili, l’Arménien Tigran Hamasyan ou encore l'Israélien Yaron Herman.

Le Nice Jazz Festival pendant plusieurs années a dérivé vers des voies mal définies produisant des artistes de variété internationale ou de pop musique n’ayant que peu de rapport avec le Jazz.  Désormais, il semble rejoindre une direction plus conforme à son expression première. 

Cependant, son  déracinement vers un centre-ville chaotique lui ôte la magie que lui conférait l’environnement féérique de l’oliveraie de Cimiez. Cette osmose entre culture et nature faisait de ce festival, un évènement unique dans le paysage des manifestations estivales.  C’était une sorte de « Contre Juan Les Pins », la représentation  jazzistique par essence  de l’été, dont la prestigieuse programmation ne prend guère de risque en proposant des artistes de grande qualité certes, mais déjà célèbres et frustrant ainsi le public de nouvelles émotions. 

Publié le 28/07/2014 10:09  - aucun commentaire - aucun commentaire - Voir ? Ajouter le vôtre ?   | Prévisualiser...   Imprimer...   | Haut
La ballade de Bavella  -  par Philocat

Enfin une une approche hédoniste de l'escalade... On sent les odeurs minérales, empyreumatiques de la Corse.

Certes, la voie est tout de même côtée 8a+, mais à aucun moment on a une impression de force ou de violence. La difficulté apparaît comme une équation à résoudre et mis à part les pieds, le corps ne semble pas souffrir.

Cette progression tient plus de la chorégraphie que d'un challenge sportif même si la performance est bien réelle.

La poésie du texte et la beauté des images nous offrent 13 minutes de bonheur vertical.

Publié le 22/05/2014 14:14  - aucun commentaire - aucun commentaire - Voir ? Ajouter le vôtre ?   | Prévisualiser...   Imprimer...   | Haut

Comment peut-on être Anticapitaliste ?

La lecture de l'excellent "Philosophie magazine" n°26 de Février 2009 dans lequel figurait un passionnant dossier intitulé "Comment peut-on être Anticapitaliste ?", m'a inspiré les lignes qui suivent.


Comme beaucoup d'entre nous, je cherche des pistes...

Il en résulte que le capitalisme mondialisé et dérégulé se définit comme , "connexioniste" pour Luc Boltanslki, "liquide" pour Zygmunt Bauman, "réticulaire" pour Toni Négri, "psychique" pour Bernard Stiegler, "total" et "sans dehors" pour Jean Baudrillard et Alain Badiou, "cataclysmique" pour Paul Virilio.

Instauré comme système unique, il n'est pas viable à long terme (jusque là nous avons toujours été d'accord !) car l'homme n'est pas réductible à un être exclusivement attaché à la poursuite rationnelle de son intérêt. Il est aussi un être-pour-autrui, capable de don et de désintéressement. Ouf ! On n'y croyait plus !

A partir de ce constat, plutôt rassurant sur la nature humaine, certains de ces penseurs ont leur petite idée...

Ø  Mohammed Yunus propose deux systèmes qui cohabiteraient, l'un capitaliste basé sur la recherche du profit, l'autre altruiste régit par la seule gratuité.

Ø  Michael Walser évoque un "constitutionnalisme économique"  capable de délimiter les biens communs ; la santé, l'éducation, l'environnement, la justice sociale doivent être exclus de la sphère marchande.

Ø  Toni Negri pense que ce sont les individus (la Multitude) s'organisant spontanément en réseau qui peuvent contrer le capitalisme impérial. Le combat de Toni Negri se veut une lutte pour le triomphe de l'amour sur l'individualisme, véritable fondement de l'exploitation.

Ø  Bernard Stiegler estime que l'hyperconsommation satisfait en les renforçant, nos  pulsions et non pas nos désirs. Or les pulsions sont proprement destructrices tandis que les désirs sont source de création. il considère la crise actuelle comme une "désublimation" mortifère. La résolution de la crise passerait par l'instauration d'un capitalisme participatif, dans lequel l'homme ne serait plus un objet mais un véritable sujet du système. Cette mutation serait rendue possible par les techniques modernes de communication.

Etc.

Quelques réflexions lumineuses émaillent ce dossier captivant ....    

"La valeur véritable, celle qui devrait être recherchée et pratiquée, c'est la bonté et non le "bien". De nombreux crimes répugnants, aussi biens collectifs qu'individuels, ont été perpétrés, au cours du siècle dernier (et encore aujourd'hui), au nom du bien. Le bien renvoie à une valeur absolue : si je sais ce que c'est, je suis autorisé à justifier n'importe quoi en son nom. La bonté signifie au contraire écouter l'autre, elle implique un dialogue, une sensibilité aux raisons qu'il ou elle peut invoquer."

Zygmunt Bauman

Aux U.S, "l'enjeu  de la compétition, c'est la survie d'une famille, les soins de santé pour les enfants, une éducation décente, la dignité des personnes âgées. De tels risques ne laissent pas beaucoup  de place à la moralité. Car les gens n'agissent décemment que s'ils sont traités décemment"

Michael Walzer

Réussirons-nous à émerger des "eaux glacées du calcul égoïste ?"(K.Marx)


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Publié le 19/12/2010 00:38  - aucun commentaire - aucun commentaire - Voir ? Ajouter le vôtre ?   | Prévisualiser...   Imprimer...   | Haut
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