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Sciences humaines

Entre baigneurs et parasols, Menton ne fait semblant de rien  -  par Philocat

Menton : Les migrants de l’autre côté du miroir.

Tabouret-diaporama-les-forces-contraires.jpg

Le journaliste italien Massimo Calandri, correspondant à Gênes pour le quotidien « La Repubblica » est venu enquêter à Menton sur la condition préoccupante des migrants. Les médias français nous abreuvent d’images de naufrages sur les côtes italiennes, mais lorsqu’il s’agit de la frontière franco-italienne, en fonction de l’effet recherché, certains minimisant le phénomène, d’autres au contraire l’amplifiant, finalement, peu de reportages traitent avec objectivité de la situation à Menton. Pour y travailler et franchir régulièrement la limite entre les deux régions européennes, je connais un peu la conjoncture dans cette petite ville tranquille.

Il m’a paru intéressant de traduire l’article du journaliste qui dépeint avec justesse et sensibilité le contexte mentonnais, nettement moins dramatique qu’en Italie, car le bras de fer qui oppose Manuel Valls et Matteo Renzi semble pencher pour l’instant « en faveur » du Premier ministre français. Rares sont les migrants qui réussissent à pénétrer véritablement sur notre territoire.

Le microcosme mentonnais incarne à moindre échelle l’état d’esprit européen actuel : l’émotion devant la souffrance de ces pauvres gens que l’on ne veut toutefois pas voir chez soi…

Crise de 2008, absence d’identité politique et sociale de l’Union européenne, globalisation ?  Beaucoup de facteurs expliquent la tendance au repli sur soi, mais on pourra ériger tous les murs du monde, virtuels ou réels, rien n’arrêtera les migrants. Ils n’ont rien à perdre, la mort ne les effraie pas ;  ils l’ont côtoyée de si près qu’elle leur est désormais familière.

Entre baigneurs et parasols, Menton ne fait semblant de rien.

D’après Massimo Calandri

À cent mètres de là, cela semble une tout autre histoire.  Une petite crique entre les rochers. Quelques couples prennent le soleil ; une jeune fille nage et rit effrayée, son fiancé vient de plonger et la poursuit. Sur la promenade, une élégante dame d’âge mûr  est contrariée ; son grand chapeau de paille risque de s’envoler.  Le Libeccio : vent chaud, africain.

Mais cent pas plus loin, de l’autre côté de la frontière entre l’Italie et la France, au-delà de ce mur de gendarmes et fourgons, le vent souffle également, plus léger. Cependant, ne vous y fiez pas. C’est seulement une impression.

« Indésirables » titre Nice-Matin, le quotidien local. Une grande photo de la gare de Vintimille, avec la foule des migrants et de la police. Dans l’article, l’adjectif « misérables » est répété à plusieurs reprises ainsi que les mots : peur, tension, illégal. Il y a un entretien avec Enrico Ioculano, le maire : il est décrit comme «  un jeune playboy italien à  Rayban », élégant, élu après qu’une enquête sur la mafia a fait place nette des politiques.

Le maire de Menton, lui, est Jean-Claude Guibal, 74 ans et depuis 25 ans premier magistrat de la ville. C’est un responsable politique membre de l'Ump, désormais rebaptisé « les Républicains », le parti de droite de Sarkozy. Son épouse est la sénatrice Colette Giudicelli, numéro deux du conseil général des Alpes-Maritimes, présidé par Éric Ciotti, « Monsieur Sécurité ». Tous Républicains. Du reste, dans la riche et conservatrice Riviera française il ne pourrait en être autrement. Menton ressemble à Santa Margherita Ligure : 30.000 habitants, fréquentation touristique d’une classe moyenne supérieure, rues propres et limitation de la vitesse à 30 km/h, un beau musée dédié à Cocteau, beaucoup de villas, mais aussi des studios : les Français du Nord, voire les Italiens, après leur retraite ont investi ici, climat mythique et tranquillité. Jean-Claude Guibal a demandé hier au Premier ministre Manuel Valls de « maintenir la frontière fermée et protégée, ne serait-ce que pour faire comprendre à celui qui penserait émigrer qu’en Europe il n’aura pas d’avenir ».

Après la frontière, en passant par le Pont Saint-Louis, la route du bord de mer, le premier magasin est une boulangerie qui fait aussi bar ; la propriétaire de « L’amie de pain », Stéphanie, est une jeune femme blonde. Elle dit que cela fait de la peine de voir « les migrants traités comme des chiens, prisonniers d’une loi qui n’existe pas. Et quelle honte, les gens qui bronzent devant eux en faisant mine de rien. »

Hier matin, un monsieur, un Italien a acheté beaucoup de croissants : «  Il disait qu’il les aurait portés à ces garçons. Ainsi, nous leur avons donné nos « baguettes ». Ce n’est pas beaucoup, mais c’est tout de même quelque chose. »  Ces dernières années il en a vu des centaines, passer la frontière à pieds, silencieux, la tête basse. Et de poursuivre «  Personne ne m’a jamais créé de problèmes. Menton est une ville tranquille. Mais, les choses ont changé depuis quelques mois, car avant, ils étaient seulement de passage, ils ne s’arrêtaient pas en France. Maintenant, c’est différent. Désormais, les Français ont peur. »

Jean-Michel, pharmacien à la « Hanbury » magasin situé à l’entrée de Menton, se revendique un français exemplaire : « ni droite, ni gauche, je ne vote plus. Mais je travaille dur, je paye mes impôts. » Et il dit que non, les migrants ne doivent plus venir en France. « Ils traversent le pays et arrivent à Calais au bord de la Manche. Cela ne posait pas de problèmes quand ils allaient en Angleterre, en Hollande, ou en Allemagne. Mais aujourd’hui, ils ne réussissent plus à passer et on les retrouve quelque part travaillant au noir, alors que les Français sont au chômage. Santé, école et services : nous devons payer pour eux, mais aujourd’hui, il n’y a plus d’argent ».

Le Narval est le bar le plus ancien de Menton : vingt ans en arrière, les Italiens venaient acheter cigarettes et alcool. Désormais, c’est le contraire qui se passe, ce sont les Français qui vont au bar Conad, un kilomètre plus loin en Italie : les prix sont plus intéressants. « Mais les Italiens continuent à être d’excellents clients, car ici il peuvent jouer aux courses ». Cependant, depuis quelques jours, ils disent que l’on ne voit plus personne : avec le blocage à la frontière, les gens n’ont pas envie de faire la queue. Et à la veille de la saison estivale, ceux de l’office de tourisme esquivent le problème.

Parmi les couples de la plage, il y en a un de Mondovì­­­. Ils sont retraités et possèdent un studio à Menton. Ils sont arrivés il y a quelques jours en train. « Et comme toujours, à la petite gare de Garavan (la première après la frontière) c’est l’horreur : les CRS qui montent à bord, crient et trainent par terre ces pauvres garçons. Ce n’est pas juste, ce n’est pas humain. Et puis, chez nous, il n’y a plus de place, c’est le reste de l’Europe qui doit les prendre ». 

Menton : Les migrants de l’autre côté du miroir.

Tabouret-diaporama-les-forces-contraires.jpg

Le journaliste italien Massimo Calandri, correspondant à Gênes pour le quotidien « La Repubblica » est venu enquêter à Menton sur la condition préoccupante des migrants. Les médias français nous abreuvent d’images de naufrages sur les côtes italiennes, mais lorsqu’il s’agit de la frontière franco-italienne, en fonction de l’effet recherché, certains minimisant le phénomène, d’autres au contraire l’amplifiant, finalement, peu de reportages traitent avec objectivité de la situation à Menton. Pour y travailler et franchir régulièrement la limite entre les deux régions européennes, je connais un peu la conjoncture dans cette petite ville tranquille.

Il m’a paru intéressant de traduire l’article du journaliste qui dépeint avec justesse et sensibilité le contexte mentonnais, nettement moins dramatique qu’en Italie, car le bras de fer qui oppose Manuel Valls et Matteo Renzi semble pencher pour l’instant « en faveur » du Premier ministre français. Rares sont les migrants qui réussissent à pénétrer véritablement sur notre territoire.

Le microcosme mentonnais incarne à moindre échelle l’état d’esprit européen actuel : l’émotion devant la souffrance de ces pauvres gens que l’on ne veut toutefois pas voir chez soi…

Crise de 2008, absence d’identité politique et sociale de l’Union européenne, globalisation ?  Beaucoup de facteurs expliquent la tendance au repli sur soi, mais on pourra ériger tous les murs du monde, virtuels ou réels, rien n’arrêtera les migrants. Ils n’ont rien à perdre, la mort ne les effraie pas ;  ils l’ont côtoyée de si près qu’elle leur est désormais familière.

Entre baigneurs et parasols, Menton ne fait semblant de rien.

D’après Massimo Calandri

À cent mètres de là, cela semble une tout autre histoire.  Une petite crique entre les rochers. Quelques couples prennent le soleil ; une jeune fille nage et rit effrayée, son fiancé vient de plonger et la poursuit. Sur la promenade, une élégante dame d’âge mûr  est contrariée ; son grand chapeau de paille risque de s’envoler.  Le Libeccio : vent chaud, africain.

Mais cent pas plus loin, de l’autre côté de la frontière entre l’Italie et la France, au-delà de ce mur de gendarmes et fourgons, le vent souffle également, plus léger. Cependant, ne vous y fiez pas. C’est seulement une impression.

« Indésirables » titre Nice-Matin, le quotidien local. Une grande photo de la gare de Vintimille, avec la foule des migrants et de la police. Dans l’article, l’adjectif « misérables » est répété à plusieurs reprises ainsi que les mots : peur, tension, illégal. Il y a un entretien avec Enrico Ioculano, le maire : il est décrit comme «  un jeune playboy italien à  Rayban », élégant, élu après qu’une enquête sur la mafia a fait place nette des politiques.

Le maire de Menton, lui, est Jean-Claude Guibal, 74 ans et depuis 25 ans premier magistrat de la ville. C’est un responsable politique membre de l'Ump, désormais rebaptisé « les Républicains », le parti de droite de Sarkozy. Son épouse est la sénatrice Colette Giudicelli, numéro deux du conseil général des Alpes-Maritimes, présidé par Éric Ciotti, « Monsieur Sécurité ». Tous Républicains. Du reste, dans la riche et conservatrice Riviera française il ne pourrait en être autrement. Menton ressemble à Santa Margherita Ligure : 30.000 habitants, fréquentation touristique d’une classe moyenne supérieure, rues propres et limitation de la vitesse à 30 km/h, un beau musée dédié à Cocteau, beaucoup de villas, mais aussi des studios : les Français du Nord, voire les Italiens, après leur retraite ont investi ici, climat mythique et tranquillité. Jean-Claude Guibal a demandé hier au Premier ministre Manuel Valls de « maintenir la frontière fermée et protégée, ne serait-ce que pour faire comprendre à celui qui penserait émigrer qu’en Europe il n’aura pas d’avenir ».

Après la frontière, en passant par le Pont Saint-Louis, la route du bord de mer, le premier magasin est une boulangerie qui fait aussi bar ; la propriétaire de « L’amie de pain », Stéphanie, est une jeune femme blonde. Elle dit que cela fait de la peine de voir « les migrants traités comme des chiens, prisonniers d’une loi qui n’existe pas. Et quelle honte, les gens qui bronzent devant eux en faisant mine de rien. »

Hier matin, un monsieur, un Italien a acheté beaucoup de croissants : «  Il disait qu’il les aurait portés à ces garçons. Ainsi, nous leur avons donné nos « baguettes ». Ce n’est pas beaucoup, mais c’est tout de même quelque chose. »  Ces dernières années il en a vu des centaines, passer la frontière à pieds, silencieux, la tête basse. Et de poursuivre «  Personne ne m’a jamais créé de problèmes. Menton est une ville tranquille. Mais, les choses ont changé depuis quelques mois, car avant, ils étaient seulement de passage, ils ne s’arrêtaient pas en France. Maintenant, c’est différent. Désormais, les Français ont peur. »

Jean-Michel, pharmacien à la « Hanbury » magasin situé à l’entrée de Menton, se revendique un français exemplaire : « ni droite, ni gauche, je ne vote plus. Mais je travaille dur, je paye mes impôts. » Et il dit que non, les migrants ne doivent plus venir en France. « Ils traversent le pays et arrivent à Calais au bord de la Manche. Cela ne posait pas de problèmes quand ils allaient en Angleterre, en Hollande, ou en Allemagne. Mais aujourd’hui, ils ne réussissent plus à passer et on les retrouve quelque part travaillant au noir, alors que les Français sont au chômage. Santé, école et services : nous devons payer pour eux, mais aujourd’hui, il n’y a plus d’argent ».

Le Narval est le bar le plus ancien de Menton : vingt ans en arrière, les Italiens venaient acheter cigarettes et alcool. Désormais, c’est le contraire qui se passe, ce sont les Français qui vont au bar Conad, un kilomètre plus loin en Italie : les prix sont plus intéressants. « Mais les Italiens continuent à être d’excellents clients, car ici il peuvent jouer aux courses ». Cependant, depuis quelques jours, ils disent que l’on ne voit plus personne : avec le blocage à la frontière, les gens n’ont pas envie de faire la queue. Et à la veille de la saison estivale, ceux de l’office de tourisme esquivent le problème.

Parmi les couples de la plage, il y en a un de Mondovì­­­. Ils sont retraités et possèdent un studio à Menton. Ils sont arrivés il y a quelques jours en train. « Et comme toujours, à la petite gare de Garavan (la première après la frontière) c’est l’horreur : les CRS qui montent à bord, crient et trainent par terre ces pauvres garçons. Ce n’est pas juste, ce n’est pas humain. Et puis, chez nous, il n’y a plus de place, c’est le reste de l’Europe qui doit les prendre ». 

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Publié le 09/07/2015 10:07   | Tous les billets | Prévisualiser...   Imprimer...   | Haut


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